vendredi 2 septembre 2016

| Avis ¦ Un petit boulot, Michel Blanc et humour noir




Un petit boulot de Pascal Chaumeil

 

Comédie, France, 1H37
Avec Romain Duris, Michel Blanc, Gustave Kervern
Sortie le 31 août 2016


L'objectif : Jacques habite une petite ville dont tous les habitants ont été mis sur la paille suite à un licenciement boursier. L'usine a fermé, sa copine est partie et les dettes s’accumulent. Alors quand le bookmaker mafieux du coin, lui propose de tuer sa femme, Jacques accepte volontiers...



Le subjectif : Pascal Chaumeil nous a quitté fin août 2015, et le vide qu'il a créé dans le cinéma français est à la mesure de la réussite de son dernier long-métrage, en salles un an après sa disparition tragique. En 2010, déjà, la sortie de son premier film laissait présager tout le talent du réalisateur pour raconter des histoires savoureuses et originales, bien différentes de ce que pouvait proposer la comédie française. Porté par le duo (impérial) Vanessa Paradis-Romain Duris, L'Arnacœur est rapidement devenu un immense succès critique et populaire. Pascal Chaumeil, venu du petit écran (Blague à part, Engrenages, mais surtout Fais pas ci, Fais pas ça), a poursuivi sa route avec le très bon Un plan parfait en 2012, et par une parenthèse anglo-allemande pour A Long Way Down il y a deux ans. En 2015, il accepte de mettre en boîte l'adaptation du roman Un petit boulot d'Iain Levinson - Since The Layoffs en VO - scénarisée par Michel Blanc. Emporté par un cancer au sujet duquel il ne dira rien, le réalisateur a juste le temps de finir de tourner et de monter son dernier long-métrage - un sacré grand boulot.




L'histoire du bouquin se passe aux Etats-Unis, dans une région dévastée où l'emploi ne pousse plus. Dans cette version ciné, les personnages évoluent dans un univers qui ne dit jamais vraiment son nom, une petite ville de banlieue sans doute coincée entre nord de la France et Belgique. On y suit la destinée de Jacques (Romain Duris), chômeur depuis deux ans quand Gardot (Michel Blanc), un mafieux du coin à qui il doit pas mal d'argent, lui propose un job inattendu : celui de tuer sa femme. A partir de là, le quotidien de cet homme au plus bas de l'échelle sociale va basculer. Jusque là droit et intègre malgré les crasses qu'il a subit (l'usine qui ferme, sa copine qui le quitte, les huissiers qui vident son appartement), Jacques change de vie. Avec ce contrat, ce permis de tuer, ce "moment d'égarement" comme il le qualifie au début, il accepte d'abandonner l'apparente simplicité qui rythmait ses journées, pour devenir un tueur à gages.

Réalisme absurde et lutte des classes

Bien évidemment, sa nouvelle trajectoire sera semée d'embûches : c'est plus rigolo. Car s'il est question d'assassinats et de combines frauduleuses, de tueurs à gages et de salles de jeux clandestines, on est loin des clichés "sensationnels" du genre, et plus près du réalisme teinté d'absurde. Le film de Michel Blanc et Pascal Chaumeil se situe clairement dans la veine du cinéma des frères Coen ou de certains polars noirs anglo-saxons qui se nourrissent d'un contexte social difficile pour y incorporer la trame de leur dramaturgie. L'humour du Splendid en plus. Avec son allure de petit mafieux de banlieue, qui en a le pouvoir sans en avoir la carrure, et sa mine sans cesse renfrognée, Gardot incarne un "patron" tour à tour charitable, détestable, amical et distant avec Jacques, qui, lui, se débrouille comme il peut avec sa nouvelle vocation. Michel Blanc est tel qu'on le connaît depuis plusieurs années : grinçant, pince sans rire, jouissif. On imagine bien qu'il a écrit ce rôle pour qu'il puisse s'y glisser comme dans un gant, et c'est tant mieux. Romain Duris, avec sa dégaine et ses fringues de smicard des rues, coiffé comme une serpillière espagnole et barbu comme jamais, est parfait dans le rôle de cet assassin de fortune, qui n'a plus rien à perdre, et qui ne veut plus perdre de temps. Grande gueule mais honnête, charmeur mais maladroit, son personnage est un délice - même si on sent à certains de ses cabotinages que le scénario s’essouffle un peu.



C'est peut-être le seul reproche qu'on puisse faire à Un petit boulot : l'ensemble manque parfois de rythme, certains passages traînent en longueur, certaines scènes ne fonctionnent pas toujours autant que d'autres, etc. Mais l'essentiel est bien atteint, c'est-à-dire accoucher d'une comédie noire anglaise à la française. On a les situations cocasses, l'ironie "british", on a aussi le tableau social peu reluisant qui plaît tant à nos voisins d'outre-Manche (ici matérialisés par tous ces camarades mis à la porte de l'usine, et qui se serrent les coudes : Jacques et son ami Tom, superbe Gustave Kervern) ; mais on a surtout le burlesque, le comique de situation, l'absurde chers à Michel Blanc, cet humour français qu'on n'aurait pas forcément cru se marier si bien avec la comédie noire anglo-saxone. Les petits s'en prennent aux plus riches, ou à ceux qui l'ont bien mérité. Pas toujours avec classe ou même sans l'avoir vraiment cherché, mais le résultat est là, agréable et attachant, drôle jusqu'à hilarant : à l'image de ce film, à l'image de ses personnages. A l'image, surtout, de son regretté réalisateur.

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